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Le théâtre en soi

Le théâtre en soi

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Moi qui suis un expressif silencieux ! (rien de contradictoire. Non, non.) Voici qu’il y a trois ans, j’entre dans la salle d’un cours du soir de théâtre, pour voir.

Pas tout à fait par hasard, je dois l’avouer… attiré aussi ou tout particulièrement par une demoiselle qui, quelques jours auparavant, rencontrée dans un bar, alors que nous discutions à bâtons rompus sur le rôle de la spiritualité dans la subsistance de l’espèce humaine, m’annonce qu’elle suit des cours de théâtre, le mercredi soir à la “compagnie Buissonnier” et que si l’envie m’en prend, je peux assister en coulisse à la séance. Du coup, pourquoi pas, j’y vais. Voici un monde que je ne connais que de l’extérieur.

Le week-end suivant, j’embrassai donc la cause et m’inscrivit au cours. Un an de loyaux services à apprendre sur le bout des doigts, à m’exclamer dans la voiture au retour de mon cours, dans les toilettes, dans la douche, mes répliques. Le prof avait trouvé judicieux de me donner le rôle de Don Juan dans le Tableau des merveilles de Prévert. Super. Première scène, j’embrasse rageusement ma partenaire tout en lui malaxant la fesse. Rien de plus facile et toute ceci en présence d’un public attentif, naturellement. Formidable. Et quelques mois après, j’apprends que monsieur le professeur souhaite que nous jouions cette petite pièce de théâtre devant un véritable public. Là, j’adore. De mieux en mieux. Je ne sais plus pourquoi j’avais désiré faire du théâtre, déjà ? Je commençais très nettement à ne plus être très sûr de ce que je souhaitais.

« Apprendre, jouer, si ce n’est pas pour être en représentation, cela n’a aucun sens. Nicolas, tu devais bien te douter ? »
Et bien, non. Je ne me doutais pas, pas du tout. « Moi, là, je suis en apprentissage, j’apprends. »
« Et bien, tu vois, c’est comme une promotion. On t’offre la possibilité de ce que souhaite tout comédien,
monter sur les planches, vraiment. D’autant que cette année, c’est une chance, nous sommes assez nombreux pour jouer toute la pièce »
« Mouaih, mouaih » Pas moyen de rebrousser chemin. Pris entre deux feux, mon cœur et ma raison.

Et nous jouâmes. Et la salle était pleine, à mon grand regret. Mais les spots étant dirigés vers nous les comédiens, on ne voyait pas vraiment les spectateurs. A moindre mal. Et puis, là du coup, une fois en coulisse, j’avais d’autres préoccupations que d’épier l’assistance. Franchement ? Phénomène étrange, je n’eus pas de tract, ni avant, ni après. Peut-être, la chance du débutant ? Je me suis souvenu de mon texte et de mon rôle aussi. Alors là, bravo. Ce qui m’ennuyait plus dans tout ça, c’est qu’il n’y avait pas qu’une fesse que je devais empoigner. Et les autres femmes n’avaient pour moi pas les mêmes attraits que la première. Car, j’avais la chance, là encore, d’embrasser la promise, celle que je convoitais depuis le début. Le jeu en valait la chandelle !?

C’était formidable. J’ai été pitoyable.

Là, j’ai nettement pris conscience de la responsabilité du comédien et de ce rôle qu’il se doit de porter, corps et âme. Ce qui a été difficile pour moi finalement, à bien y réfléchir, c’était d’accepter de me plier à tous les caprices du prof, d’être ce qu’il disait et de m’oublier un peu. Le rôle que je me donne au quotidien, je le connais, sur le bout des doigts. Il m’amuse parfois, je me raille, je glisse et bifurque, mais là ce n’est pas celui que l’on me demandait de jouer. Celui de tous les jours, tout le monde s’en fout.  Là, on me demande d’être Don Juan. « Alors, joue » retire tes oripeaux, prend tes tripes à pleines mains et colle-les au plafond.

La schizophrénie me gagne.

Il y avait ce côté très agréable aussi, cette impression d’une mission, de se sentir investi et cette sensation d’être assisté en même temps qui rendaient la chose confortable pour le laps de temps qui m’était imparti. Il y avait aussi ce côté un peu moins drôle qui consistait à se voir dans ses plus simples apparats, d’accepter de se voir soi-même comme dans un miroir, reconnaître ces défenses instinctives et personnelles, celles que l’on se construit au fil du temps pour se donner l’impression d’être (la fameuse intention de représentation de soi-même). Et surtout de s’en détacher très vite pour endosser et enfiler la peau d’une autre personnalité sachant qu’un moment donné on serait tout nu. Alors, qu’en réalité, une fois dans l’arène, on est déjà tout nu. A chaque fois que l’on tente de se cacher derrière soi-même, on est tout nu. Pour ne pas l’être, il suffit de ne pas se regarder. Mais ça, je l’ai compris que bien plus tard.

En jouant vraiment à corps perdu, c’est là que l’on garde toute l’intimité de sa propre personnalité.

Là, j’ai appris beaucoup, beaucoup sur moi et mes petites manies. Un peu comme une psychanalyse, pour être quelqu’un d’autre, autrement, tout d’abord commencer par se connaître soi-même. Prendre en défaut ces défauts pour un meilleur usage.

Donc, inévitablement, comme tout bizutage, la nudité est la première étape. On ne peut pas y échapper. Je me retrouve tout d’un coup aux “trois jours de l’armée”, « nu dans ma serviette qui me servait de pagne… » Aligné en rang, silencieux, d’un pas nonchalant et légèrement dégingandé, hésitant, suivant la fatalité d’un régime qui me dépasse et perdu dans le flou de ces corps semblables, identique au suivant comme au précédent en direction de l’abattoir. Alors que, quelque heures avant, il était si disgracieux de se laisser envahir par les voix grivoises de cette population enivrée de leur singularité vestimentaire, de leur style, de leur genre, de leur appartenances.

Quel étrange malaise de se voir semblable et si insignifiant.

L’année suivante, j’entrepris de suivre des cours de croquis de nu.
« Au diable, l’idée de faire le tour de soi-même.
Allons, plutôt, observer les autres. C’est tellement plus grisant !
Le théâtre en soi, finalement, ce n’est pas trop mon truc. »

N’ai pas trop peur de l’autre, ce n’est que ton reflet dans le miroir ! :)

<>

The Devil, Pj Harvey

Tags: coté jardin, cours, la compagnie Buissonnier, Le Tableau des merveilles, theatre
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